Ancienne guerre

C'est plus profond que cela en vérité. La queue pour la soupe s'allongeait chaque jour. Nous mendions pour un morceau de pain. Et cette lutte ne s'en finissait plus. Les journaux semblaient défaitistes au travers de chaque page : un mort de plus, des rapatriés en pagaille, des prisonniers dans tous les sens, des disparitions inexpliquées... Les lettres d'Henri s'espaçaient, les élans amoureux, les souvenirs de notre rencontre s'effaçaient au profit de la réalité que nous devions affronter en permanence. Peut-être ne rentrera-t-il jamais après tout. Le temps n'était pas aux pleurs, mais au turbin. Lorsqu'on y réfléchit aujourd'hui, notre place était semblable à celle des mères divorcées. Sauf que nous espérions chaque jour que la condition s'améliore, que notre mari nous revienne, que la Nation nous le rende, que la guerre s'arrête et nous laisse en paix. En paix avec les autres, mais en paix avec nous-mêmes aussi. J'étais épuisée, malade à l'époque. Je peinais à me lever chaque jour, et Pierre semblait comprendre à son si jeune âge ( deux ans déjà ), la douleur que nous endurions.